Arnaque crypto et virement bancaire : comment un avocat construit le dossier

Lorsqu'une arnaque crypto est financée par des virements bancaires, un recours contre la banque n'est pas automatique mais peut être examiné selon les circonstances : montants, fréquence, caractère inhabituel des opérations. La procédure pénale contre les escrocs et l'analyse du circuit bancaire sont les deux piliers d'un dossier solide.
Ce que je vois en premier quand un client me contacte
La plupart des victimes arrivent avec une conviction : il faut retrouver le wallet. Elles ont en tête l’adresse Bitcoin ou l’adresse USDT vers laquelle elles ont envoyé leurs fonds, et elles veulent savoir si on peut « bloquer » ce wallet ou récupérer ce qu’il contient.
C’est compréhensible. Mais c’est rarement là que commence le travail.
Dans les dossiers d’arnaque crypto financée par virement bancaire, le premier mouvement est presque toujours bancaire. Un virement part du compte courant de la victime. Parfois plusieurs. Ce sont ces virements qui constituent la première pièce du dossier, et souvent la plus exploitable juridiquement.
Avant d’examiner quoi que ce soit d’autre, je demande systématiquement les relevés bancaires couvrant toute la période des versements.
Reconstituer la chronologie : c’est la base de tout
Un dossier sans chronologie n’est pas un dossier. C’est un ensemble de faits épars qui ne démontrent rien.
La première étape consiste à replacer chaque opération dans le temps :
- la date du premier contact avec le faux conseiller ;
- la date de chaque virement depuis le compte bancaire ;
- les montants et les bénéficiaires ;
- la date d’achat des crypto-actifs sur la plateforme d’échange ;
- la date du transfert vers le wallet communiqué par le fraudeur ;
- les captures du faux tableau de bord montrant des gains fictifs.
Ce travail de chronologie permet de comprendre le mécanisme de la fraude dans son ensemble : le faux trader a d’abord gagné la confiance de la victime, puis l’a orientée vers un premier virement, puis vers d’autres, souvent sous prétexte de « compléter le capital » ou d’accéder à un rendement supérieur.
C’est ce schéma en plusieurs temps qui caractérise l’escroquerie. Le démontrer, c’est la condition pour que la procédure pénale tienne.
Les pièces bancaires : ce qu’on rassemble et pourquoi
Les relevés bancaires ne servent pas seulement à prouver que des virements ont eu lieu. Ils servent à analyser ce que la banque pouvait observer au moment où ces opérations ont été réalisées.
Plusieurs éléments sont examinés :
- les montants : sont-ils inhabituels par rapport au fonctionnement antérieur du compte ?
- la fréquence : les virements sont-ils répétés sur une courte période ?
- les bénéficiaires : s’agit-il de nouveaux destinataires, jamais crédités auparavant ?
- la nature des bénéficiaires : comptes à l’étranger, plateformes de cryptomonnaies, sociétés inconnues ?
- les échanges avec le conseiller bancaire : y a-t-il eu des alertes, des questions posées, des refus opposés ou au contraire une absence totale de réaction ?
Ce travail est fondamental, parce que la responsabilité éventuelle d’une banque ne s’évalue jamais après coup, sur la seule constatation que la fraude a eu lieu. Elle s’évalue à partir de ce qui était objectivement perceptible au moment des opérations. C’est cette distinction qui fait la différence entre un dossier bancaire solide et une demande vouée à l’échec.
Je précise d’emblée aux clients : une banque n’est pas automatiquement responsable parce que son client a été escroqué. Mais dans certaines configurations — montants élevés, virements répétés vers des bénéficiaires inhabituels, mouvements vers des plateformes crypto alors que le profil du client ne le justifie pas — le comportement de l’établissement peut être examiné sérieusement.
Le volet crypto : tracer ce qui peut encore l’être
Une fois les données bancaires rassemblées, on s’attaque au volet blockchain.
Dans la grande majorité des dossiers que je traite, le schéma est le suivant :
- La victime effectue un virement vers une plateforme d’échange connue.
- Elle achète des Bitcoin, de l’Ethereum ou des USDT.
- Elle transfère ces actifs vers une adresse communiquée par le faux trader, présentée comme « son portefeuille d’investissement » ou « son compte sur la plateforme ».
Cette troisième étape est décisive. L’identifiant de transaction — ce qu’on appelle le hash — permet de tracer le mouvement sur la blockchain. Les wallets de destination sont enregistrés. Certains ont pu être signalés dans d’autres procédures. Ces éléments techniques viennent compléter la chronologie bancaire et prolonger la démonstration du mécanisme frauduleux.
C’est pourquoi il est essentiel de conserver tous les identifiants de transactions crypto. Un client qui les a supprimés ou qui ne les a jamais notés fragilise cette partie du dossier.
La procédure pénale : pourquoi elle reste le socle
Quelle que soit la configuration du dossier, le dépôt de plainte est une étape incontournable.
La plainte doit être construite, pas simplement déposée. Elle intègre :
- l’identité utilisée par le faux conseiller ;
- les numéros de téléphone et adresses e-mail employés ;
- les sites internet de la prétendue plateforme ;
- les comptes bancaires destinataires des virements ;
- les wallets utilisés ;
- les identifiants de transactions blockchain ;
- les faux documents transmis (contrats, relevés, pièces d’identité falsifiées) ;
- la chronologie complète des versements.
L’objectif est de démontrer que chaque virement et chaque transfert crypto sont la conséquence directe de manœuvres frauduleuses délibérées. C’est ce lien de causalité qui qualifie l’escroquerie.
La dimension internationale de la fraude complique l’identification des auteurs, mais elle ne rend pas le recours impossible. Les fraudeurs utilisent souvent de fausses identités, plusieurs sociétés-écrans, différents pays et une succession de comptes et de wallets. La procédure pénale est précisément l’outil pour viser cette organisation dans son ensemble.
Les équipes du cabinet Ziegler & Associés traitent ce type de dossiers depuis plusieurs années, avec une approche qui croise le volet pénal et le volet civil ou bancaire lorsque les conditions sont réunies.
Ce qui distingue un dossier solide d’un dossier fragile
Après plusieurs années à travailler sur ces affaires, je vois les mêmes fragilités revenir.
Un dossier est solide quand :
- les relevés bancaires de toute la période sont disponibles ;
- les communications avec le faux trader ont été conservées (SMS, e-mails, messages sur WhatsApp ou Telegram) ;
- les identifiants de transactions crypto sont tracés ;
- les captures d’écran du faux tableau de bord existent encore ;
- la victime a signalé la fraude rapidement après sa découverte.
Un dossier est fragilisé quand :
- les communications ont été supprimées ;
- les identifiants de transactions sont introuvables ;
- plusieurs semaines se sont écoulées avant le signalement à la banque ;
- la victime a continué à verser des fonds après les premiers doutes, souvent sous prétexte d’une « dernière taxe » nécessaire pour débloquer les gains ;
- la victime a contacté un prétendu service de récupération de cryptomonnaies qui lui a réclamé une somme d’argent — c’est une arnaque secondaire fréquente, qui aggrave le préjudice sans apporter aucun résultat.
La qualité des pièces disponibles détermine directement les leviers que l’on peut actionner. Ce n’est pas une question de bonne volonté : c’est une question de traçabilité.
Le rôle de l’assurance bancaire et des opérations non autorisées
Deux autres angles méritent d’être examinés selon les dossiers.
Le premier concerne les opérations que le client n’a jamais autorisées lui-même. Le Code monétaire et financier prévoit un régime spécifique pour ce type de situation. Cette hypothèse est distincte de celle où la victime a elle-même effectué les virements, convaincue par les escrocs de leur légitimité. La frontière entre les deux situations doit être analysée avec précision.
Le second angle concerne les garanties prévues par le contrat bancaire. Certains contrats comportent des couvertures qui peuvent être pertinentes dans le contexte d’une fraude. Mais ces garanties contiennent souvent des exclusions ou des plafonds. Il faut lire les conditions générales avant de conclure quoi que ce soit.
Pour approfondir la question des recours disponibles en matière d’arnaque crypto, le site jocelynziegler.fr regroupe des ressources pratiques sur ces procédures.
Ce que je dis aux victimes dès le premier rendez-vous
Je ne commence pas par parler de résultats. Je commence par parler de dossier.
La question n’est pas « est-ce qu’on va récupérer l’argent ? » — c’est une question à laquelle personne ne peut répondre honnêtement au stade de la première consultation. La question est : « est-ce qu’on dispose des éléments pour construire un dossier sérieux, et quelles voies sont ouvertes ? »
Si les pièces sont là, on travaille. Si certaines manquent, on évalue ce qu’on peut encore reconstituer.
Ce qui est certain, c’est que le temps joue contre le dossier. Les relevés bancaires ont une durée de conservation limitée. Les plateformes crypto disparaissent ou effacent leurs données. Les comptes bancaires des fraudeurs sont vidés et clôturés.
Agir vite ne garantit rien, mais attendre fragilise systématiquement ce qu’on peut encore établir.
FAQ
Est-ce que la banque peut être mise en cause dans une arnaque crypto ?
Oui, son comportement peut être examiné dans certaines circonstances. Mais aucune responsabilité n’est automatique : tout dépend de ce qui était objectivement perceptible au moment des virements.
Quelles pièces rassembler en priorité ?
Les relevés bancaires couvrant toute la période, les communications avec le faux trader, et les identifiants de transactions crypto.
Faut-il porter plainte même si les escrocs sont à l’étranger ?
Oui. La dimension internationale complique l’identification des auteurs mais ne ferme pas les recours disponibles.
Que faire si on a déjà contacté un service de récupération de crypto ?
Ces services qui réclament une somme préalable sont eux-mêmes des arnaques. Il faut le signaler dans le dossier et ne pas verser de fonds supplémentaires.
Peut-on agir si les crypto-actifs ont déjà été transférés ?
Des démarches restent possibles à partir des données blockchain et des flux bancaires, selon les éléments disponibles.
Sources
- AMF (amf-france.org) — autorité de régulation des marchés financiers, liste noire des sites non autorisés
- Code monétaire et financier — régime des opérations de paiement non autorisées
- cybermalveillance.gouv.fr — signalement des escroqueries en ligne
Cette analyse s’appuie sur l’article publié par le cabinet Ziegler & Associés : Arnaque crypto et virements bancaires : peut-on agir contre sa banque pour récupérer son argent ?.